Spéculation autour de la vérité : A qui faire confiance ?

Historiquement, la vérité était quelque chose d’absolu et n’était pas remis en question. L’Eglise, les prêtres et le catéchisme décidaient de ce qui était bon et mauvais, éthique et moral, des rôles des sexes, de la manière d’élever les enfants, du travail, de la liberté et de l’amour. Personne ne remettait en question la vérité – pas à voix haute en tout cas. Mais pendant la période des Lumières, au XVIIIe siècle, il n’était plus acquis que l’Eglise détenait la seule vérité. Au lieu de cela, la science est souvent venue avec des explications alternatives des phénomènes et des relations. Il y avait désormais deux vérités concurrentes qui étaient loin d’être toujours compatibles.

À notre époque post-moderne, le concept de vérité a continué à diverger dans des directions encore plus nombreuses, cela ressemble à une sorte de spéculation autour de la vérité. Compte tenu de tous les experts qui existent dans différents domaines, on pourrait s’attendre à ce que nous disposions des faits les plus fiables aujourd’hui. Le problème est simplement de savoir à quel expert il faut faire confiance. Les chercheurs, les experts, les politiciens et les journalistes livrent un flot constant d’informations et de nouvelles, ce qui rend difficile la navigation et la recherche d’une vérité objective. Cela devient particulièrement clair si l’on considère que nombre de ces intermédiaires de faits ont leurs propres agendas et raisons de présenter certaines informations. Dès que l’on accepte une explication que l’on trouve convaincante, un autre expert aux opinions diamétralement opposées fait surface.

Lorsque le volume des nouvelles et des textes devient écrasant, non seulement notre évaluation de l’information mais aussi la façon dont nous la recevons changent. Les nouvelles sont souvent clarifiées par des textes courts et des clips vidéo sans profondeur. Le scientifique Arnaud Legout de l’Institut de recherche français INRIA, affirme que les lecteurs des médias d’aujourd’hui fondent leur opinion sur des résumés d’actualités – ou même des résumés de résumés. Souvent, ils n’ont pas l’énergie nécessaire pour analyser en profondeur les sujets d’actualité, et pas moins de 59 % de tous les liens partagés sur Twitter n’ont même pas été lus par le lecteur qui les a partagés. Les gens sont plus intéressés par le partage d’un article que par sa lecture.

Notre capacité à déterminer ce qui est réel et ce qui ne l’est pas est continuellement remis en question. Nous savons que les photos et les mannequins qui posent peuvent être manipulés, mais l’étape suivante est que ces modèles n’existent tout simplement pas. Il existe maintenant un logiciel intelligent qui permet de créer des bibliothèques entières de parties du corps dans différentes positions. Celles-ci peuvent être sélectionnées et combinées librement, l’entreprise de mode pouvant choisir l’apparence, la couleur de peau, les cheveux souhaités, etc. Il lui suffit ensuite de photographier les vêtements et d’habiller les mannequins virtuels d’un seul coup.

Grâce à l’intelligence artificielle, il est possible de créer des films et des vidéos truqués très réalistes. Les clips vidéo diffusés sur YouTube en sont un exemple : des hommes politiques américains célèbres comme Donald Trump et son prédécesseur Barack Obama y tiennent des discours confus et étranges. Même si Trump est devenu célèbre pour ses déclarations controversées, ces cas ont été construits à l’aide de vidéos antérieurs et du discours et des mouvements d’un acteur. Les résultats sont si réalistes qu’il est difficile de dire qu’ils ont été truqués.

En conséquence, il y a beaucoup de sceptiques qui ne croient pas la plupart des personnes qui s’expriment publiquement. Richard Edelman, le PDG de la société de relations publiques Edelman, appelle cela une « implosion de la croyance ». Dans les enquêtes annuelles d’Edelman, on peut voir que, dans une comparaison à échelle mondiale, la croyance dans les hommes politiques, les entreprises et les médias est relativement faible.(1)

Cela peut être considéré comme un signe plutôt sain que nous sommes devenus davantage critiques à l’égard des sources d’information. Des études montrent que les jeunes évaluent l’information sur Internet de manière plus critique que les personnes plus âgées, qui, dans une large mesure, pensent que la plupart des informations sur Internet sont fiables. (2) Les jeunes ont probablement plus d’expérience que leurs aînés en ce qui concerne les conséquences négatives que les médias sociaux peuvent avoir lorsque des personnes partagent leur vie avec le monde entier. Ils ont vu et expérimenté comment les canaux numériques peuvent être manipulés par différents groupes et entreprises non éthiques, et selon les chercheurs, ils sont plus à même d’identifier les fausses informations.

Dans l’ensemble, nous approchons d’une situation où, avec le temps, nous perdons de plus en plus notre confiance. Nous sommes inondés de fausses nouvelles provenant de sources trollées, d’images et de vidéos manipulées et de contenus sponsorisés (d’origine publicitaire). Cet écart de confiance entre vendeurs et acheteurs est de plus en plus difficile à combler ; il ne peut être résolu à coup de bons de réduction. La vérité se trouve dans les yeux des personnes ciblées et cette vérité est devenue une simple interprétation personnelle, où tout dépend de la perspective que l’on adopte. Au lieu d’une vérité unique, il y a une mosaïque de petites vérités.

« Il n’y a pas de vérités sans les petites vérités. Tout comme les dinosaures, les grandes vérités ont disparu »

Luke Rhinehart, écrivain

Cela transforme la société en un monde où il n’y a pas de fondations fixes, où les frontières précédentes sont effacées et où rien ne peut être considéré comme acquis. Chacun de nous doit au contraire créer ses propres modèles et sa propre morale en fonction de ses propres besoins. Là où il n’y a pas de vision commune du monde, nous devons trouver notre propre sens et notre propre contexte. Nous vivons nos vies en parallèle les uns avec les autres plutôt que de courir sur la même voie. Il devient de plus en plus difficile de s’orienter dans la vie lorsque le concept commun de vérité se détériore – l’aiguille de la boussole semble tourner dans tous les sens.

Les nouvelles voies pour créer la vérité n’ont pas encore été entièrement tracées. Il est probable que les allusions aux faits seront, dans une plus large mesure, obligées de céder la place à des arguments plus émotionnels. Ceci est une extension logique de l’idée que notre prise de décision devient moins rationnelle en raison d’une prépondérance de choix. Nombreux sont ceux qui tentent de diverses manières de se rapprocher des clients sous un angle différent de celui d’une autorité. Ils montrent de l’intérêt plutôt que d’essayer d’être intéressants. Il s’agit davantage de « von unter » (du bas) que de « von oben » (du haut) – d’approcher humblement le client par le bas, plutôt que d’approcher par en haut avec l’attitude d’un tyran. Il s’agit de partager des passions plutôt que de discourir. Si les amis et les copains sont les personnes que nous croyons encore, alors c’est un ami ou un copain qu’il s’agit de devenir. Soit directement, soit indirectement. Comme le dit la maxime : « Si tu ne peux pas les battre, rejoins-les ».


Références

Edelman (2018). 2018 Edelman Trust Barometer.

Martineau, K. (2016, 15 June). New Study Highlights Power of Crowd to Transmit News on Twitter. [blog post] Downloaded 2018-10-22 from: https://www.datascience.columbia.edu/new-study-highlights-power-crowd-transmit-news-twitter